Pessoa, pour nous dire, avec une suprême élégance, cette détresse totale de devoir exister, s’est forgé une langue nouvelle, chargée de nous amener au seuil de l’indicible. Il désarticule la phrase, viole la syntaxe, introduit ruptures, syncopes, rapprochements brutaux, coexistence de mots ne pouvant, par nature, coexister — bref, convulse son langage, en usant de toutes les ressources de sa langue.
Et le traducteur ?…
Le traducteur doit avouer qu’il tente, de son mieux, de suivre et de retrouver le mouvement souterrain de cette pensée exploratoire ; et d’épouser toutes les singularités du langage pessoanien pour rendre l’extraordinaire saveur d’inconnu et de découverte qui est la leur.
Le lecteur doit donc être averti que les innombrables ruptures ou violations de syntaxe, les images abruptes, les audaces, les néologismes, les obscurités, les mélanges de styles qui parsèment ce texte, ne sont pas (obligatoirement) des erreurs ou des gaucheries de traduction : ce sont — transcrites comme a pu les transcrire le traducteur, malheureux et ravi — autant de merveilleuses, d’intraduisibles trouvailles de Pessoa, pour traduire le mystère. […]

In « Avertissement au lecteur », par Françoise Laye.
« Le livre de l’intranquillité de Bernardo Soares », Fernando Pessoa.
traduit du portugais par Françoise Laye.
1ère édition 1988. Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée de nombreux inédits, Christian Bourgois éditeur, 1999.