Cible nocturne

Argentine, années soixante-dix : dans une bourgade de la pampa humide, à quelque trois cents kilomètres de Buenos Aires, un jeune homme est retrouvé poignardé dans sa chambre d’hôtel. Il s’agit de Tony Durán, métis portoricain et ancien croupier d’Atlantic City. Les suppositions vont bon train : certains disent qu’il serait venu là pour retrouver les sœurs jumelles Ada et Sofía Belladona, rencontrées à Atlantic City, avec qui il se serait livré à des jeux érotiques. D’autres affirment qu’il était homosexuel et qu’il a été tué par un amant japonais. Durán lui-même prétendait être mandaté par un mystérieux éleveur du Mississippi pour acheter des chevaux. Mais sa présence avait peut-être des raisons plus inavouables : on le disait porteur d’une valise de dollars mystérieusement disparue et on évoque des histoires de blanchiment d’argent…
A13223Chargé de l’enquête, le commissaire Croce ne tarde pas à pressentir que l’affaire a de nombreuses ramifications. D’autant qu’Ada et Sofía sont les filles du plus gros propriétaire terrien du coin et qu’un violent conflit oppose celui-ci à son fils Luca, qui vit retranché dans une usine désaffectée où il se consacre à un projet aussi fou qu’énigmatique. Or le terrain de l’usine est convoité par un groupe de notables locaux désireux d’y construire un shopping mall à l’américaine. Et le procureur Cueto, qui supervise l’enquête, est lié à ce groupe.
Après un début à l’atmosphère subtilement chandlerienne – les sœurs Belladona ne sont pas sans rappeler les sœurs Sternwood du Grand Sommeil – le roman de Ricardo Piglia se transforme en un récit labyrinthique, à la lisière du fantastique, où l’histoire et la politique argentines se conjuguent avec une fable quasi onirique. L’auteur multiplie les points de vue, insère des passages en italiques où se font entendre les voix d’Ada et Sofía, ajoute des notes en bas de page et introduit à mi-parcours un nouveau narrateur en la personne de son alter ego Emilio Renzi (le nom complet de l’auteur est Ricardo Emilio Piglia Renzi), créant ainsi une constante incertitude quant à la réalité des faits rapportés.
Cet ensemble polyphonique nous restitue petit à petit l’histoire de la famille Belladona. Mais cette histoire est aussi celle du capitalisme argentin, né de l’accaparement des terres, et qui entre maintenant dans une nouvelle phase largement dématérialisée. L’usine abandonnée, destinée à être remplacée par un centre commercial, devient ainsi l’image d’une certaine société post-industrielle. Et à travers le projet fou de Luca Belladona, Piglia nous brosse le portrait halluciné d’un monde tournant à vide, où prospèrent des mafias plus ou moins occultes, comme celle que personnifie le procureur corrompu.

Cible nocturne est le quatrième roman de Ricardo Piglia à paraître en français. Son traducteur habituel, François-Michel Durazzo, a parfaitement su restituer les différents registres de ce texte fascinant où les voix s’entremêlent, et où abondent les références aux différentes littératures dites « de genre ».

Ricardo Piglia
Cible nocturne
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo
Éditions Gallimard, 2013

Terje Sinding

Fins de monde

Dans L’inconstance de l’espèce, Judith Schalansky dépeint d’une plume acerbe le désenchantement d’une enseignante de biologie dans une petite localité située en ex-Allemagne de l’Est. L’environnement est sinistré, l’établissement se vide au rythme de la désertification de la ville. À cette déliquescence générale, Inge oppose sa raideur et sa vision scientifique du monde, qui lui permettent de maintenir un ordre, celui de la nature, ainsi que des repères moraux. Grands développements didactiques sur les lois biologiques, jugements cruels sur les élèves, qu’elle classe en catégories, comme les espèces animales qu’elle étudie, pulsions inavouables (quelle est cette attirance qui la pousse vers l’une de ses élèves ?) : l’univers d’Inge est un concentré des tensions qui ont depuis longtemps mis à bas le monde dans lequel elle vit. Tous les discours sonnent  creux :  les enseignants de l’établissement ressassent les vieux débats idéologiques d’antan dans une séquence d’anthologie à la fois drôle et cruelle ; le proviseur recycle la rhétorique socialiste pour l’adapter aux slogans des impératifs capitalistes. Tout semble s’être vidé de sa substance, à l’image des lieux, dont l’abandon et la désolation font l’objet de superbes descriptions.
9782330016432La nature est omniprésente, aussi bien dans les discours d’Inge que dans son environnement immédiat. Et elle est, comme on pouvait s’y attendre, traversée par une profonde ambivalence. Règne de l’ordre, que l’on peut saisir au travers des lois de l’évolution et de la préservation des espèces, la nature est aussi lieu du désordre, de l’imprévu, de la pulsion, de toutes les forces de création et de désorganisation. À la fois rassurante et angoissante, elle ouvre à la dimension fondamentalement contrastée de la vie. Et c’est elle qui a le dernier mot, dans une séquence à la fois grotesque et d’une beauté magique.
La traduction rend à merveille la richesse de ce texte difficile : rigueur du langage scientifique, luxuriance des descriptions de paysages. Elle restitue aussi avec bonheur la diversité des registres de langue, particulièrement délicate à reproduire lorsque ceux-ci s’entremêlent en permanence. Et cela donne un texte à la fois scientifique, poétique et trivial, une mélodie très particulière, soulignée par des illustrations tirées d’un livre de biologie. Un livre intrigant, passionnant, et un beau tour de force en matière de traduction.

Judith Schalansky
L’inconstance de l’espèce
Traduit de l’allemand par Matthieu Dumont
Éditions Actes Sud, 2013

« Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente »… Cette lumière, c’est celle de l’irradiation, celle de Fukushima. Mars 2011 : tsunami et catastrophe nucléaire. Avril 2011 : Hideo Furukawa, écrivain, se rend sur les lieux – son lieu de naissance – pour essayer de sentir, dans sa chair et non au travers des médias, ce qui s’est passé. Le court récit qu’il livre de ce périple, accompli avec quelques amis, n’est que partiellement un journal de voyage. Il relate avant tout le sentiment de stupeur dans lequel l’a plongé la catastrophe. cat_1359033693_1Le temps a disparu, remplacé par l’immensité du désastre et la perte de tout repère. Tout se bouscule, le passé refait surface, envahit le présent, qu’il s’agisse de l’histoire du narrateur ou de celle du Japon. Tout est à reconstruire, il faut restituer de l’histoire, des généalogies, des coutumes et traditions sur fond de paysages côtiers dévastés, de bâtiments en ruine, de supérettes et de pompes à essence. Cet intense bouleversement du temps s’accompagne d’un surgissement de la fiction, qui prend corps dans la réalité sous la forme d’un personnage inventé par le narrateur dans l’un de ses romans précédents. Une forme de dialogue s’instaure, qui, tout en livrant quelque chose d’un discours sur le monde, semble définitivement brouiller les frontières entre le « réel » et « l’imaginaire ». Sauf à penser que le réel est devenu inimaginable.
On soulignera l’extrême précision du texte, superbement rendue par la traduction, qui en cisèle les moindres aspérités et sait restituer le caractère hétéroclite, étrange et dérangeant de ce livre à nul autre pareil.

Hideo Furukawa
Ô chevaux, la lumière est pourtant innocente
Traduit du japonais par Patrick Honnoré
Éditions Philippe Picquier, 2013.

Corinna Gepner
Avril 2013

Exils intérieurs

HOFFMANN-Alexanderplatz-72dpiBerlin, Alexander Platz, les années trente. Joseph, survivant de son shtetl de Russie, où il a perdu sa femme lors d’un pogrome, est venu s’établir tailleur avec son fils Yingele. La vie est dure, mais Joseph n’est pas malheureux dans ce monde bigarré, qui sent encore le monde juif dont il est issu. Autour de lui, des personnages hauts en couleur, plus ou moins recommandables, filous, trousseurs de jupons, beaux parleurs, s’agitent, vivotent, voyagent, émigrent.

Pendant ce temps, l’Allemagne se radicalise, voit émerger des groupes de jeunes et moins jeunes séduits par les discours et les promesses de Hitler. Bientôt, ce seront les lois raciales et le pogrome de la Nuit de cristal. Joseph n’y survivra pas, Yingele non plus. Et après la guerre, Alexander Platz, ressuscitée, ne gardera plus trace de son passé récent.

Un court roman de l’écrivain israélien Yoel Hoffmann, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. À le lire, on se dit que le texte représentait un véritable défi de traduction. Une narration fragmentée, qui s’alimente aux sources du folklore et des textes religieux, qui pratique le coq-à-l’âne, l’ellipse, qui entraîne le lecteur sur des chemins méandreux et constamment surprenants. Jamais il ne sait ce qui l’attend au prochain virage : une notation réaliste ou une échappée fantasque qui le fait décoller comme dans un tableau de Chagall pour survoler des contrées étranges, d’une inquiétante séduction.

La langue est imagée, traversée de musiques diverses, hébraïques, yiddish, allemandes, d’images oniriques et triviales qui brouillent les repères et les genres et finissent par créer un univers littéraire proprement fascinant.

Yoel Hoffmann
Le Tailleur d’Alexanderplatz
Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen
Galaade Éditions, 2013

Tes-yeux-ville-grise-Martin-MuchaTes yeux dans une ville grise : très beau titre pour un roman triste et désenchanté, un chant funèbre entonné par le narrateur, qui traverse sous nos yeux tous les cercles de l’enfer dans le Pérou d’aujourd’hui. Lima, donc. Partagée entre très riches et très pauvres, dévorée par une violence qui touche tout le monde, y compris les plus faibles, et transforme chacun en proie potentielle. Vols, viols, passages à tabac, meurtres, attentats : tel est le quotidien décrit par Jeremías, jeune étudiant métis, qui parcourt la ville en bus ou en « combi » pour se rendre à l’université. Mais de quel poids pèsent les études face à une ville monstrueuse où tous s’entretuent ? Jeremías, qui a échappé plusieurs fois à la mort, ne s’en est pas remis. Il traîne avec lui une désespérance qui l’empêche de tenter sa chance, d’aimer, d’oser vivre. Les forces de destruction exercent sur lui un effet hypnotisant, tel un chant de sirènes. Pourquoi lutter, pour quelle vie ? Pourquoi essayer de survivre quand la mort vous courtise sans relâche ? Jeremías semble savoir, au fond de lui, que l’attrait de la mort est plus puissant que celui de la vie, et cette conscience nourrit sa vision quotidienne de la ville.

Le roman procède par petites touches, par petites scènes qui se succèdent en racontant une histoire, celle d’une ville, certes, mais aussi celle d’une conscience éclatée, déboussolée, qui cherche encore à quoi se raccrocher mais finit par déclarer forfait. La brutalité et la violence frappent avec plus de force encore dans ces fragments, qui leur servent d’écrin.

La traductrice, Antonia García Castro, qui préface le livre et parle du « chant » de l’espagnol, des « accents » de l’Amérique du Sud, a manifestement traduit en empathie, en restituant la beauté et la rugosité de ces fragments qui sont autant de cailloux aux arêtes vives et blessantes. Et qui livrent parfois des aperçus d’une poésie singulière : « Comme un homme avec une bosse qui passe près d’un chat à trois pattes, juste devant des fraises avec un ciel plein de câbles électriques clandestins. »

Martín Mucha
tes yeux dans une ville grise
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Antonia García Castro
Asphalte Éditions, 2012

Corinna Gepner
Mars 2013

 

Voyage en Sikelianie

Eleni Sikelianos, écrivaine américaine, était de passage à Paris.
La petite, mais passionnante, librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) l’a accueillie avec ses traducteurs à l’occasion de la sortie de deux de ses ouvrages, Le Livre de Jon (Actes Sud) et Le Poème Californie (éditions Grèges), traduits respectivement par Christophe Claro et Béatrice Trotignon.

Après une présentation, lecture a été faite d’extraits de la version originale et de la traduction française. L’auditeur a ainsi pu entendre la scansion du texte anglais lu par son auteure et le rythme trouvé par les traducteurs, Claro pour le texte multiforme du Livre de Jon, Béatrice Trotignon pour la déferlante jubilatoire du Poème Californie.

Moment intense, saisissant, animé par le charme et la générosité de l’auteure, ainsi que par le talent de ses traducteurs. Des textes à lire, donc, sans oublier de faire un petit crochet par Charybde. Quels qu’en soient les risques…

Corinna Gepner

À vos fantasmes !

On imagine une partie de pique-nique chez Nicholson Baker : chacun arriverait dans sa grande maison ouverte à tous vents avec pour seule consigne d’apporter non seulement une bouteille, mais aussi un bon fantasme de derrière les fagots. Face au lac, chacun lèverait son verre à l’assemblée, puis raconterait le sien, dans la bonne humeur et les éclats de rire. On se claquerait sur l’épaule : « Elle est bien bonne celle-là ! Nick ! Il faut que tu la mettes dans ton livre ! » Et, assis en tailleur, une pipe à la bouche, l’auteur prendrait des notes.

C’est peut-être ce qui s’est bel et bien passé à un moment de l’écriture de cette improbable Belle Échappée, sous-titrée « roman grivois » par l’éditeur – et il n’y a là, en effet, que de joyeuses parties de jambes en l’air dans les situations les plus inventives et les plus désopilantes qui soient.

On peut lire ce livre seul, ou à deux, et en retirer grand plaisir. On peut aussi inviter des amis, comme Lewis Carroll, qui nous dirait que c’est de plus-t-en-plus curieux que tous ces personnages parviennent là en plongeant dans des trous, qu’ils changent de taille, qu’ils apparaissent et disparaissent à souhait, que des têtes, des… ou des… soient coupées… Mais non ! Qu’irait-il chercher là ? Au porno des merveilles, aucune référence intertextuelle, bien sûr !

C’est malin ! Sur mon lit défait, il y a maintenant cinq ou six versions françaises d’Alice en plus de l’original, La Belle Échappée et trois autres livres de Nicholson Baker : Vox, Le point d’orgue, Updike et moi. Je me lève, écrasant Justine (tu n’y es plus du tout, ma petite !), piétinant O (si tu savais !) et d’autres que je tairai. Je me recouche avec mon ordinateur. En quelques clics, j’accède à des critiques américaines de The House of Holes (La maison des trous !) et je trouve des bribes de l’original. Oui, bien sûr, les « masturboats » sont devenus des masturbateaux, le « Cock Ness Monster », le monstre du Zob Ness… Mais je voudrais bien savoir ce qu’était dans l’original le berceau à sadinet où Luna s’assied pendant que Chuck lui caresse les cheveux, l’arbre à chibres ou encore la planchatte sur laquelle Henriette part en balade régénératrice sur le lac.

Que faire ? Allez, j’ose ? Je prends contact avec le courageux traducteur d’un bouquin aussi épuisant physiquement. Il ne me dit pas grand-chose, tout occupé qu’il est à je ne sais trop quoi. Seulement ceci : « Il m’a fallu élargir un peu le lexique pour éviter les trop nombreuses répétitions : on rencontrait en effet beaucoup de cock et de pussy. » Ah ! Merci ! Là où l’auteur a associé, multiplié, ajouté, cumulé, décuplé les seins, les fesses, les sexes, les têtes, les cœurs, le traducteur a varié les plaisirs et les façons d’appeler une chatte une chatte. Édifiante lecture !

La Belle Échappée
Nicholson Baker
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille
Christian Bourgois éditeur, 2012, 310 p.

Emmanuèle Sandron

La Traductrice, par Efim Etkind

Salon du Livre. L’espace de l’Ile-de-France, comme ceux des autres régions, héberge des éditeurs particulièrement créatifs. Sur un petit stand, des couvertures aux beaux graphismes en noir et blanc m’attirent. Et parmi les titres, celui-ci – forcément :
                        La Traductrice

Après m’être jetée dessus, je m’aperçois que je suis en terre connue des lecteurs du blog, car je suis chez les éditions Interférences, déjà évoquées ici et .
Sophie Benech, éditrice et traductrice de La Traductrice, m’explique qu’elle ne publie que deux titres par an. L’illustration de couverture compte autant que le texte. Leur genèse est retracée dans une brochure aussi soignée que les livres eux-mêmes.
Une fois dans le métro, je me plonge dans ce bref récit, curieuse d’une nouvelle œuvre où intervient un membre de la profession.
La Traductrice
relate l’histoire de Tatiana Gnéditch. Sous Staline, elle est emprisonnée par la police politique. Son seul crime, dont elle affirmera par la suite s’être dénoncée elle-même, est d’avoir rêvé de se rendre en Grande-Bretagne sur l’invitation d’un diplomate, admirateur de l’une de ses œuvres. « Confession hallucinante, mais on n’avait pas trouvé d’autre chef d’accusation. » Elle va passer dix ans en prison et en camp.

Extrait :

Un jour, elle fut convoquée par son dernier interrogateur, qui lui demanda : « Pourquoi vous ne prenez pas de livres à la bibliothèque ? Nous en avons beaucoup, vous êtes en droit de le faire… » Tatiana Gnéditch répondit : « Je suis occupée, je n’ai pas le temps. » « Vous n’avez pas le temps ? » demanda-t-il sans vraiment s’étonner, car il avait déjà compris que sa protégée se distinguait par certaines bizarreries. « Je traduis. » Et elle précisa : « Un poème de Byron. » L’interrogateur était cultivé. Il s’avéra qu’il savait ce qu’était Don Juan. « Vous avez le livre ? » demanda-t-il. Elle répondit : « Je traduis de mémoire. » Il fut encore plus étonné. « Comment faites-vous pour vous souvenir de la version définitive ? » demanda-t-il, manifestant une compréhension inattendue de l’essence du problème. « Vous avez raison, dit-elle, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Si je pouvais noter tout ce que j’ai déjà fait… Surtout que j’approche de la fin. Je ne me souviens plus bien du début. »

Par la suite, on lui donne l’édition originale du poème, pour poursuivre son travail. Tout au long de sa détention, elle gardera son manuscrit avec elle.
J’avoue avoir eu un doute sur son existence… Pourtant, elle et son histoire sont, hélas, trop extraordinaires pour être inventées. Et les collègues me confirment que les détails biographiques indiqués dans le récit sont bien réels.
L’auteur, Efim Grigorievitch Etkind (1918-1999) est historien de la littérature, traducteur de poésie européenne et théoricien de la traduction. Lui-même victime de la répression soviétique, il publie clandestinement articles et traductions.

La Traductrice
Efim Etkind
Traduit du russe par Sophie Benech
Éditions Interférences, 2012

Marie-Christine Guyon

Nouvelles de la Louisiane

Coup de cœur pour le dernier opus de l’Américaine Kate O’Flaherty, alias Kate Chopin (1850-1904), après deux recueils de nouvelles et un roman, L’éveil, paru chez Liana Lévi en 2006. Les éditions Interférences publient Le sorcier de Gettysburg, un petit volume qui rassemble des nouvelles inédites, traduites par Marie-Anne de Kisch.

La Louisiane y est à l’honneur, celle des dernières décennies du XIXe siècle, profondément marquée par la guerre de Sécession. Dans ces courts textes, l’auteure déploie un univers mélangé, bigarré, où Créoles, Cajuns, Noirs, Indiens cohabitent et impriment leur marque : habitudes langagières, imaginaires et traditions spécifiques, histoires croisées, heurts et rapprochements. Les sentiments sont puissants, parfois destructeurs, souvent dissimulés et d’autant plus difficiles à vivre.

L’histoire récente a laissé des traces, elle a bouleversé l’ordre social, les règles que l’on croyait intangibles. Dans ce nouvel univers, mouvant et précaire, tous se cherchent, tentent de reconstruire des repères. Certains y parviennent, d’autres se perdent dans la nostalgie d’un passé révolu aux charmes duquel ils ne veulent pas renoncer.

La plupart des personnages – dont quelques belles figures féminines – essaient de rester fidèles à eux-mêmes, ce qui ne va pas sans déchirement. Souvent, les convenances sociales ou les exigences morales viennent contrecarrer les aspirations les plus légitimes et les plus authentiques. La nature est là pour rappeler aux individus leur enracinement dans la vie du cœur et des sens. Elle est décrite avec beaucoup de sensualité, mais de manière délicate, poétique, ciselée. En cela, elle est l’image même de cette rencontre entre le formalisme et l’exubérance.

Il y a de la détresse, donc, des aspirations, des désespoirs, mais aussi de l’optimisme, de la vitalité et de l’humour. Un humour parfois décapant, qui remet les pendules à l’heure et provoque quelques retournements de situation bienvenus. Voir à ce propos la délicieuse nouvelle « Les lys », où un propriétaire grincheux et brutal se voit retourné comme une crêpe par une fillette douée de cœur… et de franc-parler.

L’ensemble de ces textes est parcouru par une aspiration profonde à la liberté, exprimée avec une simplicité et une audace parfois surprenantes. Mais jamais l’auteure ne cède au didactisme ou à la démonstration. Le mystère des êtres reste entier, les nouvelles ne se terminent pas, elles s’ouvrent, pour une partie d’entre elles, sur des questions parfois sans réponse ou sur des horizons prometteurs. La densité du non-dit contribue largement au charme de ces récits.

La traduction de Marie-Anne de Kisch a la précision délicate, la vigueur, l’humour et le sel qui s’accordent avec cet univers complexe et chatoyant.

Corinna Gepner

Kate Chopin, Le sorcier de Gettysburg, traduit de l’américain par Marie-Anne de Kisch, Paris, Interférences, 2011, 175 p.

Noces (Stravinsky, Ramuz) de Philippe Béziat

— Tu as vu Noces, Michel ?
— Le film de Philippe Béziat ? Mais nous l’avons vu ensemble, Volkovitch !
— J’oubliais… Tu me colles au train décidément… J’imagine que ça t’a plu.
— L’extase ! Nous adorons Stravinsky tous les deux, Noces est peut-être, avec le Sacre, ce qu’il a composé de plus génial, on se régale à suivre les répétitions et la mise en scène est passionnante.
— Tu n’écrirais pas quelques lignes là-dessus pour le blog de l’ATLF ?
— Mais quel rapport avec la traduction ? Tu vas encore me dire que les traducteurs doivent aller souvent au cinéma, écouter beaucoup de musique pour s’aiguiser l’oreille, que tous les arts sont voisins et se complètent, etc. Tu te répètes, mon vieux, et il n’y a pas de quoi faire un article.
— On ne répète jamais assez certaines choses. Et puis n’oublie pas que Noces parle directement de traduction. La version originale en russe a été traduite par l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz, qui raconte son travail avec le musicien dans un texte lu en voix off.
— Oui, mais c’est un cas de traduction ultra-marginal. L’écrasante majorité des traducteurs traduit de la prose, pas des livrets d’opéra ou ne serait-ce que de la chanson, où il s’agit de conserver le même nombre de syllabes… Ça nous sert à quoi, ce genre d’acrobaties ?
— Ça sert à sentir les rythmes, ce qui est l’essentiel, la base de tout discours, qu’il soit prose ou poésie. Une page de roman bien écrite, c’est aussi un chant. Si on ne suit pas le rythme original, ça ne chante plus et le lecteur s’emmerde.
— Alors ton idéal en traduction, c’est de calquer les rythmes ? Je me souviens que tu t’es moqué grassement, sur ton site, de [bip] qui avait traduit le poème de [bip] avec le même nombre de syllabes, vers par vers. Le résultat, disais-tu, est un désastre… Tu te contredis, mon pauvre ami.
— Je dis qu’il faut entendre le rythme original et lui donner un équivalent, mais en sachant que d’une langue à l’autre, dans certains cas, un même rythme ne produit pas le même effet… Tout l’art consiste à savoir quand. C’est à la fois très concret, instinctif, et terriblement complexe. Et puis le rythme, ce n’est pas uniquement le nombre de syllabes, c’est aussi le découpage de la phrase, et là on glisse de la musique à l’architecture…
— Je reconnais que Ramuz décrivant le travail avec le compositeur — un travail qui s’est fait oralement —, ça ne manque pas d’intérêt, mais c’est très court…
— Mais c’est tout le film qui donne une leçon de traduction ! On voit les musiciens répéter les rythmes de la musique, s’en imprégner dans une sorte de transe, et cela, nous devons apprendre à le faire comme eux. Tu l’écriras, ce papier, ou tu as la flemme ?
— D’ici là le film ne se jouera plus ! Enfin, j’avoue que j’aimerais bien amener l’un de nos russisants à nous pondre une étude sur Stravinsky traduit par Ramuz — puisque nous ne sommes plus fichus, ni toi ni moi, de parler russe. Je vais te l’écrire, ton papier. Tu vois, nous sommes parfois d’accord.
— Tu as droit à 3000 signes.

Michel Volkovitch

Noces (Stravinsky, Ramuz), film de Philippe Béziat (France, Suisse, 1h32mn).
Sortie en salle: le 8 février 2012.

 

La Bicyclette statique

Terje Sinding inaugure cette rubrique « Les coups de coeur des traducteurs », en parlant du dernier livre de Sergi Pàmies « La Bicyclette statique », traduit par Edmond Raillard.

Depuis quelques années, je guette chaque parution de Sergi Pàmies, et c’est à chaque fois un ravissement.

Ravissement qui commence souvent par le titre : Aux confins du fricandeau, On ne peut pas s’étouffer avec des vermicelles, le Grand Roman de Barcelone (qui n’est pas un roman, mais un recueil de nouvelles), Si tu manges un citron sans faire de grimaces, et l’inénarrable Dernier Livre de Sergi Pàmies (qui, fort heureusement, ne fut pas son dernier, mais dont l’intitulé est un clin d’œil à cette phrase tant de fois entendue chez  les libraires : « Je cherche le dernier livre d’Untel ».)

Ravissement qui se poursuit à la lecture des textes, généralement de très courtes nouvelles (même si Pàmies a fait quelques incursions dans le domaine du roman). On y découvre un ton inimitable, mélange de légèreté et de mélancolie, d’ironie et de gravité.

Son dernier recueil en français, la Bicyclette statique, ne fait pas exception à la règle. Mais il y a ici quelque chose de nouveau, une angoisse devant le temps qui fuit, une nostalgie devant un passé dont on sait pourtant qu’il ne fut pas si merveilleux. On revient sur ses pas, on rumine ses échecs, on est confronté à soi-même. Parfois de manière tout à fait littérale, comme dans le premier texte du recueil, qui s’ouvre sur cette phrase : « J’ai rendez-vous avec moi-même dans deux heures. » Parfois de façon plus détournée, comme dans « Quatre nuits », où le narrateur raconte comment ses parents l’ont conçu après avoir vu les Nuits de Cabiria, de Fellini. Ou dans « La Carte de la curiosité », récit d’un homme mûr évoquant le jeune émigré catalan qu’il fut – autoportrait subtil et pudique de l’auteur, né de parents réfugiés politiques dans la banlieue parisienne. Ou encore dans le bouleversant « Aller au lit de bonne heure », mettant en scène un père divorcé qui voit ses enfants grandir et lui échapper.

Il y a vingt nouvelles en tout, et on voudrait les citer toutes. Certaines sont ultra-courtes, aucune ne dépasse les dix pages ; ce sont des miracles de concision. Edmond Raillard, traducteur attitré de Sergi Pàmies, a encore une fois magnifiquement restitué l’écriture de l’auteur, où le désespoir se pare d’élégance et d’humour.

Terje Sinding

Sergi Pàmies, la Bicyclette statique. Nouvelles traduites du catalan par Edmond Raillard. Editions Jacqueline Chambon, 2011, 108 p., 14,50 €.