Traduire en pays dominé

« L’unique hurlement est en toi. »
Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé

Istanbul, septembre 2011. Voilà un an que je me suis installée dans cette ville tentaculaire dont je ne connais encore que trop peu la langue et les mœurs. J’arpente souvent la grande artère commerçante, la célèbre İstiklal Caddesi, à la recherche de repères : Institut français, Goethe-Institut, disquaires et libraires. Dans la vitrine de Mephisto, le dernier Elif şafak, Iskender, et la série des Martine traduite en turc. J’ai déjà remarqué que la littérature et la chanson françaises sont très appréciées ici. En tête de gondole, le CD de Zaz. Et à la caisse, Le Petit Prince dans sa traduction turque. Un indémodable, semble-t-il.

Tandis que je patiente dans la queue pour payer mes achats, je me souviens qu’il y est question de la Turquie. C’est dans le chapitre IV, celui sur l’astéroïde B612 dont le narrateur pense qu’il s’agit de la planète du petit prince : « Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. » Mais ce dernier n’aurait pas été pris au sérieux à cause de son costume oriental, tel que Saint-Exupéry l’a dessiné : fez et pantalon bouffant. Puis on y lit cette phrase : « Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B612, un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis. » (Paris, Gallimard, 1999, p. 20-21) La traductrice turque, Sumru Ağıryürüyen, a remplacé le mot dictateur (qui serait diktatör en turc) par leader (lider) :

Ama, asteroid B612′nin şansına; dediği dedik bir Türk lider, karşı çıkanları ölüm cezasıyla tehdit ederek, halkının Avrupalılar gibi giyinmesini şart koştu. (Antoine de Saint-Exupéry, Küçük Prens, Istanbul, mavibulut, 2011, p. 18-19)

On ne saurait taxer cette traductrice d’infidélité, d’autant plus qu’elle a conservé l’expression « sous peine de mort » (ölüm cezasıyla). Simple question de sémantique, me direz-vous. Mais alors, pourquoi ce choix ? On l’aura deviné, le dictateur turc en question est Atatürk. Or il faut savoir qu’en Turquie, on est passible d’emprisonnement pour avoir traité Atatürk de dictateur. Et il faut avoir vu des enfants en uniforme scolaire alignés au garde-à-vous dans la cour d’une école, la tête tournée vers le buste d’Atatürk, chanter avec ferveur l’hymne national, pour comprendre que Mustafa Kemal est l’objet d’un véritable culte ! Atatürk est partout : des bustes, des statues en pied, des photographies ; dans les écoles, sur toutes les places, dans les magasins, les taxis, les échoppes d’artisans, sur les billets de banque. Ce héros des Dardanelles qui a repoussé les Alliés à la célèbre bataille de Gallipoli en 1915, méritant ainsi son premier titre honorifique de Gazi (le Victorieux), est surtout vénéré pour avoir modernisé et européanisé le pays : instauration de la laïcité, réforme des noms de famille, du code vestimentaire et de l’écriture par la substitution de l’alphabet latin à l’alphabet arabe, droit de vote des femmes. Cette révolution sociale sans précédent, appelée « révolution kémaliste », lui vaudra le titre de Pascha. Puis, en 1934, sur décision de l’Assemblée, Mustafa Kemal devient Atatürk (le Turc-Père, au sens de « Turc comme l’étaient les ancêtres »).
Ceci expliquant cela ? « Un dictateur n’a pas de concurrent à sa taille tant que le peuple ne relève pas le défi », disait François Mitterrand dans Le Coup d’État permanent.

Février 2012. L’hiver n’en finit pas. Je reviens régulièrement chez les disquaires et libraires de l’İstiklal Caddesi. Chez Mephisto, Le Petit Prince turc est à présent flanqué de la traduction kurde par Fawaz Husên. Grâce au dessin de l’astronome au fez et pantalon bouffant, je retrouve vite le passage incriminé :

Lê ji xêr û xweş bextiya gêrestêra piçûk B612 re, dîktatorekî tirk fermanek j ibo miletê xwe derxist û yê bi wê fermanê nekira û cil û bergên ewrûpî li xwe nekirana, ew ê bihata kuştin.
(Antoine de Saint-Exupéry, Mîrzayê Piçûk, traduit en kurde par Fawaz Husên, Istanbul, Avesta, 2011, p. 27)

De mémoire de traductrice, jamais fidélité au texte n’a été aussi subtilement subversive.

Nathalie Rouanet

 

Une biographie de Hermann Hesse, par François Mathieu

Quelques questions posées à François Mathieu, à l’occasion de la sortie de sa biographie d’Hermann Hesse.
— Qu’est-ce qui donne, à un traducteur, l’envie d’écrire une biographie d’un auteur ? Et pourquoi Hermann Hesse ?
Traduire, c’est aussi marcher dans les pas d’un autre
, parfois à ses côtés, en accompagnateur discret, avec, au fond de soi, l’envie irrépressible de le connaître, le faire connaître. Donc de pénétrer dans sa biographie, d’en apercevoir tous les paysages. Il n’y a, entre cette marche et l’écriture d’une biographie, qu’un pas. Cependant la marche, la démarche du biographe est nécessairement plus longue, plus profonde, plus indiscrète, plus inquisitive que celle du traducteur.
   En 2002-2003, mes traductions de maints contes de Jacob et Wilhelm Grimm et le savoir qu’il n’y avait eu jusqu’alors aucune biographie française des deux frères  [1], m’avaient amené à écrire une biographie des inventeurs du conte moderne, où je pouvais aussi révéler qu’ils avaient été des inventeurs de la philologie moderne, d’extraordinaires mythologues, dictionnaristes, et des démocrates humanistes constructeurs de l’idée de l’unité allemande.
J’avais auparavant publié des textes de Hermann Hesse, puis je publiai en 2005 chez Calmann-Lévy un montage de textes de cet écrivain sur le thème de la nature et du jardin, précédés de courtes séquences biographiques [2]. Aussi, quand un collaborateur de cette maison d’édition me proposa d’écrire une biographie de cet écrivain, j’acceptai avec joie.
Que n’avais-je pas fait en signant ce nouveau contrat ? Je m’imaginais qu’en un an j’achèverais ma besogne. Illusions d’un inconscient ! Il me fallut piocher dans les vingt volumes des Œuvres complètes (romans, nouvelles, poèmes, souvenirs, articles, notes, critiques littéraires), plusieurs volumes de correspondance, personnelle, familiale, plusieurs biographies. Bref, presque trois mètres linéaires d’étagères. La tâche a duré six ans. Mais, heureux aboutissement : Hermann Hesse. Poète ou rien a pu paraître à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain.

Est-ce que tout est traduit de cet auteur ?
Tous les romans de Hermann Hesse ont été traduits : Siddhartha en 1925, les autres entre 1948 et les années 1970. La découverte du Loup des steppes par le mouvement psychédélique aux États-Unis dans les années 1960 a déclenché en Europe une soif de connaître, lire l’œuvre de Hesse, d’où, pendant trois décennies, la traduction en France notamment de plusieurs recueils de nouvelles. Je suis entré dans le continent Hesse au milieu des années 1990 avec des recueils d’articles, de journaux de voyages et de souvenirs (Corti).
Dit autrement : l’œuvre de Hesse est immense, et il y a, dans ces conditions, fort à faire. En dehors d’un petit recueil, préparé par Hesse lui-même, ses textes politiques n’ont pas été traduits. Ses nouvelles constituent un inépuisable réservoir. Ses poèmes ont été peu traduits. Ses écrits sur sa psychanalyse et ses rapports avec son médecin psychiatre élève de C. G. Jung méritent une traduction.
J’ai dans mon disque dur plusieurs débuts et essais de traductions en devenir (nouvelles, extraits de correspondance, poèmes), mais je pense que ma prochaine traduction aboutie pourrait être la correspondance Hermann Hesse-Stefan Zweig. Les discussions éditrice-traducteur sont en route.

« Hermann Hesse. Poète ou rien », par François Mathieu
Editions Calmann Levy. 544 pages.


[1] François Mathieu, Jacob et Wilhelm Grimm. Il était une fois…, éd. du Jasmin, 200 p.
[2]
Hermann Hesse, Brèves Nouvelles de mon jardin, Calmann-Lévy, 188 p.

Rose-Marie Vassallo se livre

Janvier 2012. Interview express à Rose-Marie Vassallo : quatre questions, quatre réponses brèves.
Le dernier livre traduit et aimé ?

L’ouvrage en cours, comme si souvent. Parce que je le porte, qu’il m’habite et me hante et que j’en bassine mes proches.  C’est un roman américain, pour grands ados – tranche éditoriale dont je médis volontiers : à seize ans, schuss dans la littérature générale, crénom ! Mais là, je mange mon chapeau. Texte pile, pile, pile au cœur des fragilités et des doutes de l’âge en question, dernières années de lycée.

Son auteur ?
Daniel Handler, le Lemony Snicket des orphelins Baudelaire, et je retrouve ici sa patte, sa sensibilité, sa finesse, son écriture à grain serré, bois dur (c’est de l’if, c’est du buis, l’enfer à travailler, il faut y aller à petits coups de burin, mais que c’est bon de se battre contre quelque chose de consistant — malgré les références culturelles à la pelle). Sur le fond, nuances et chatoiements. Du drôle et du triste en moirures.

Le titre et l’histoire ?
Why We Broke Up. Aïe. Pourquoi on a rompu ? Pourquoi on s’est quittés ? Pourquoi ça n’a pas tenu ? Pourquoi ça a cassé ? Pourquoi c’est fini (nous deux) ? C’est un leitmotiv, un « voilà pourquoi », dans cette lettre torrent qu’adresse à son ex-petit ami une lycéenne givrée de vieux films, après une aventure éclair et tonnerre, perdue d’avance, avec son contraire, un grand beau basketteur tombeur de filles et pas des plus mûrs, lui-même sincèrement attiré-intrigué par cette petite intellote… Tragi-comédie de poche, attachante en diable.

Son intérêt pour les lecteurs français ?
Si je parviens à remettre des bulles dans cette clairette fruitée, un peu d’ivresse libératrice avec les mots et les idées.

[Fin de l'interview express... Mais l’ours courait encore ; la vente de sa peau fut remise... à fin août 2012. Que s'est-il passé depuis la première interview ? Rose-Marie revient sur le sujet.]

« Inventaire après rupture » (éditions Nathan) sort le 23 août. Sous une jaquette rose girly contre laquelle je n’ai rien pu. Mais c’est mon seul regret concret, pour le reste les maquettistes ont créé un objet joyeux, léger en main, plus intime à mon sens que l’imposant volume sur papier glacé de la v.o.
Dans l’intervalle ? L’habituel jeu de Pénélope. Tâtonner. Expérimenter. Détisser au matin le travail de la veille, avec la conscience aiguë qu’un tel texte, à la fois ultra-littéraire et cousu d’adolescence, pourrait admettre autant de versions que de traducteurs, voire que d’instants d’un même traducteur, tant il se coule dans une langue mouvante, intranscriptible, et qui au fond n’existe pas. « Un mot, disait Péguy, n’est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L’un se l’arrache du ventre. L’autre le tire de la poche de son pardessus.[1] » Mais c’est vrai de tous nos mots vivants ! Songeons à nos jurons : chacun les siens ; le grossier de l’un est l’anodin de l’autre.
Pis : on a là un parler lycéen. Lequel choisir ? Du très tendance, à péremption proche ? Ou viser l’intemporel, comme dans la v.o. ? Bien, mais c’est quoi, le français lycéen intemporel ?
Bref, pluie de tomates en vue. Plaçons nos espoirs dans la grâce du récit, dans sa façon de dire simplement – et avec quel humour, quelle délicatesse ! – qu’une flambée amoureuse à seize ans est de même incandescence, de même bois que les amours de nos vies entières.

Rose-Marie Vassallo.
« Inventaire après rupture », de Daniel Handler, éditions Nathan.


[1] Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo (Gallimard).

 

Un blog qui met les traductrices à l’honneur

Jolie surprise estivale ! Le blog « La Mare aux mots » (Conseils culturels pour parents et éternels enfants) fait la part belle aux acteurs du livre : illustrateurs, auteurs, libraires, bibliothécaires, éditeurs… et traducteurs !
Gabriel et Marianne ont laissé la parole à deux traductrices, Rose-Marie Vassallo (bien connue des lecteurs et lectrices de ce blog) et Josette Chicheportiche.

Deux interviews passionnantes, à lire de toute urgence sur le blog de la Mare aux mots.

Le garçon d’à côté

Nathalie Barrié se livre, à propos de sa traduction :
« Le garçon d’à côté » de Katrina Kittle, publié aux Editions Phébus.

J’ai proposé de traduire ce roman aux éditions Phébus en 2008... Il est paru en 2012.
Si le sujet peut effrayer ou agacer, il est hélas, d’actualité. Il s’agit de pédophilie. Mais il n’existe que des histoires singulières : à travers celle du jeune Jordan, c’est ce que Katrina Kittle s’emploie à démontrer, et réussit (selon moi) avec brio. C’est aussi l’histoire des voisins de Jordan, inquiétés par un fait divers qui les sort d’un autisme familial imposé par un deuil récent.
Au-delà du fait divers, l’auteur s’attache à explorer la guérison et le bout du tunnel : l’espoir reste sous-jacent à ce roman sombre mais pas noir, qui donne à la résilience des visages aussi divers qu’émouvants.
La pluralité des points de vue produit un effet kaléidoscopique et donne de l’épaisseur à la fiction qui distille une certaine ironie dramatique, fournissant au lecteur du grain à moudre. Les personnages ne sont plus les mêmes à l’arrivée, et le lecteur ne perd pas une miette de la difficile maïeutique qui les révèle à eux-mêmes.
Les écueils :
Le style, fluide en anglais, devait le rester en français. L’alternance équilibrée des trois voix principales exigeait de trouver le ton des personnages principaux, par le biais d’une parole distincte pour chacun.
Des adaptations culturelles ont été nécessaires pour traduire les allusions à la religion juive. Sarah Laden, l’héroïne, nomme son entreprise de traiteur The Laden Table, qui est une allusion à la table bien pourvue de la Pâque juive. On ne pouvait donc pas traduire ce nom par La Table ronde, allusion à une coutume celtique, sous peine de mélanger les références culturelles… J’ai donc opté pour La Table dressée, qui conserve l’allusion, au prix de la perte de l’homonymie avec le nom de famille Laden. Des pertes et profits en traduction…
Pour les références à la religion juive, je dois beaucoup à Jacqueline Carnaud, une de mes tutrices du Master de Charles V. Elle m’a notamment aidée à traduire chuppah, le dais nuptial utilisé dans les mariages juifs et m’a expliqué l’importance de certaines coutumes religieuses.
En dernier recours, une seule note de bas de page a été nécessaire, pour expliquer l’expression spill the beans (renverser les haricots ou ici, les grains de café) : dans l’esprit de Jordan, l’enfant au centre du récit, cette image évoque des grains de café répandus par terre, car il craint que son ami Danny ne révèle un secret partagé entre eux. Il a fallu expliciter pour le lecteur, une métaphore filée équivalente étant introuvable en français.
L’usage du flash back imposait parfois l’emploi du passé antérieur français. Or l’auteur emploie partout le prétérit. Il fallait donc veiller à la cohérence du français à cet égard. J’ai dû re-écrire des paragraphes en changeant les temps, me rendant compte que si le passé antérieur alourdit momentanément, il permet des repérages indispensables.
À plus d’un titre, cette traduction m’a appris à redoubler de vigilance, à ne rien considérer comme acquis.

Le garçon d’à côté, de Katrina Kittle.
Editions Phébus, 2012.
Traduit par Nathalie Barrié

Edith Soonckindt se livre

Edith Soonckindt, quel est le dernier livre que vous avez aimé traduire ?
Ma dernière traduction de qualité (et qui donc m’a plu) date de… 2006 : Ne m’oubliez pas, de Trezza Azzopardi, écrivaine anglaise d’origine maltaise et vivant au Pays de Galles.
En voilà la trame : Winnie, vagabonde de 72 ans, est agressée par une jeune fille qui lui vole sa précieuse valise avec ses maigres biens. Ce sont les seuls souvenirs matériels d’une vie que Winnie tente de se rappeler : le suicide de sa mère ; la vie difficile pendant la guerre à la ferme de sa tante ; son premier amour à quinze ans – qui la laisse enceinte, chassée du domicile familial ; puis son apprentissage chez un cordonnier pervers dont elle devient le jouet sexuel. Sans compter son internement dans un asile pendant vingt-quatre ans pour le vol d’un bébé : elle fait ainsi défiler une existence d’abandons, d’oublis, de secrets, de terribles mensonges et de cruelles vérités. Winnie fait alterner dans son récit fantaisie et réalité : innocente elle-même, elle n’est jamais certaine que sa mémoire n’est pas défaillante; et cette imagination mêlée au réel donne au personnage toute sa luminosité et tout son charme (extrait de la quatrième de couverture).

 Quels ont été les difficultés/plaisirs de traduction rencontrés ?
Les difficultés ont été essentiellement stylistiques, Trezza Azzopardi écrit bien, avec un style poétique particulier. Mes souvenirs de cette traduction étant passablement lointains, je me souviens surtout d’un accrochage avec Ivan Nabokov autour des majuscules que l’auteur avait attribuées à chaque élément important de la vie de son héroïne : the Box, the Feather, the Baby etc. Je souhaitais les garder toutes, partant du principe que si l’auteur avait fait ce choix-là, il fallait le respecter. Selon Nabokov, ce qui passait bien en anglais, où l’on utilise davantage de majuscules en règle générale, passait nettement moins bien en français. Les discussions furent houleuses et nous avons finalement demandé à Trezza Azzopardi de trancher, et comme il était convaincant dans ses arguments j’ai dû remiser un bon tiers des majuscules. Peut-être même avait-il raison ?

Quel est son intérêt pour les lecteurs français ?
Il s’agit là d’un livre (tiré à 3 000 exemplaires et jamais publié en poche) qui n’a vraiment pas eu le succès (pas ou très peu de recensions, peu de ventes) qu’il méritait et je trouve ça terriblement dommage. Le traduire m’a donné la chair de poule, c’est un des livres les plus troublants, les plus émouvants et les plus authentiques qu’il m’ait été donné de  traduire (avec ceux d’Anne Enright). L’histoire, celle de la misère, des abus, de la solitude humaine, n’ont rien de typiquement anglais, hélas, mais leur portée universelle n’est pas la moindre qualité de ce roman saisissant que je tiens parmi les plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire.

« Blanche-Neige choisit de rester endormie. L’idée de se réveiller lui fait horreur. La voici ensevelie, paisible. La nuit, quand tous les visages disparaissent, elle a la lune rien que pour elle. Dans sa tête, sous les étoiles clignotantes, elle danse. »

Ne m’oubliez pas, de Trezza Azzopardi.
Traduction d’Edith Soonckindt
Editions Plon, collection d’Ivan Nabokov (Feux croisés), 2006.

Terje Sinding se livre

Terje Sinding, quel est le dernier livre que vous avez traduit, qui a été publié, et que vous avez aimé?

Il s’agit de Lettre (une tentative) de Tomas Espedal, auteur norvégien né en 1961 dont c’est le premier livre publié en français. Un texte totalement inclassable, composé de cinq parties d’inégale longueur, jouant sur des genres très divers : la lettre-confession, le poème en prose, la poésie narrative. Au centre de cet ensemble, un personnage d’ancien boxeur devenu écrivain, et dont la femme vient de mourir. Faisant un détour par son passé violent, évoquant son goût pour la bagarre, il se bat contre le langage pour crier sa douleur. Et aussi pour dire ce projet insensé : ramener la défunte par l’écriture, tel Orphée ramenant Eurydice des Enfers. Il en résulte un livre extrêmement dérangeant. Et tout à fait passionnant par sa volonté d’explorer différents types d’écriture : le recours à des formes multiples permet non seulement de dire les choses autrement, mais aussi de dire autre chose, il participe de cette lutte avec le langage qui est au cœur même du livre.

 Quelles ont été les difficultés/plaisirs de traduction rencontrés ?
Contrairement à ce que pourrait laisser penser une première lecture, l’écriture d’Espedal est extraordinairement travaillée. Si la première partie – la plus longue – peut faire croire à un immense cri de douleur à la limite de l’inarticulé, on s’aperçoit très vite que les allitérations y abondent, que telle phrase est répétée textuellement quelques pages plus loin, que telle situation fait écho à telle autre. Ce bloc de texte – une cinquantaine de pages sans alinéa – est ainsi d’une construction très rigoureuse. Allitérations et effets d’écho se retrouvent bien entendu dans les autres parties du livre, mais ici le travail formel est immédiatement perceptible et on risque moins de passer à côté des figures stylistiques. Cependant, une partie des difficultés tient évidemment au caractère hétéroclite du texte : pour chaque partie, il faut inventer une nouvelle écriture.
Quant aux plaisirs, je dirais qu’ils sont liés aux difficultés. Il n’y a rien de plus stimulant que d’affronter un texte aussi exigeant.

Lettre (une tentative)
Tomas Espedal

traduit du norvégien par Terje Sinding.
Actes Sud, janvier 2012. 147 p., 16 €.

Eric Chédaille se livre

Au tour d’Eric Chédaille de se livrer…

Le Journal de la veuve de l’Anglais Mick Jackson (Christian Bourgois) est un roman à la première personne sous la forme d’un journal intime.
La narratrice, âgée de la soixantaine, a perdu son mari voilà deux mois. Elle n’a ni enfants ni famille, et ses connaissances ne lui proposent guère que le soutien le plus élémentaire. Dans un moment d’angoisse et de panique, elle saute à bord de la Jaguar du défunt pour fuir la grande demeure vide de Londres.
Elle loue une petite maison de pêcheur dans un village de la côte du Norfolk. Elle ne sait si elle est en train de sombrer tout à fait ou si ce sentiment d’effondrement est naturel compte tenu des circonstances. Ce dont en revanche elle est sûre, c’est qu’elle n’arrive pas à dormir et boit plus qu’elle ne le devrait. Terrée là, elle plonge en elle-même comme pour découvrir qui elle est, à présent qu’elle n’est plus la femme de quelqu’un. Ce sont de longues promenades dans les marais du littoral, des soirées au pub et des heures passées à contempler le feu de cheminée. Elle couche par écrit ses réflexions et ruminations, commente son passé et son présent, s’interroge sur ce que pourra être son avenir. A mesure que se révèle son histoire, on découvre que son mariage fut loin d’être parfait, qu’il fut, en fait, plein de frustration et de déception, et marqué par deux gros secrets.

Ce roman est tour à tour élégiaque et hautement comique, comme si le chagrin donnait au personnage toute licence de gloser sur le monde avec autant de hauteur que de causticité. Ainsi, croisant fréquemment dans les marais des ornithologues amateurs, tente-t-elle, nantie d’une paire de jumelles, de se fondre dans le lot. « … je leur ai lâché quelques noms d’oiseaux qui me sont venus comme ça, tout en leur montrant de quel côté je les avais observés… Tous deux m’ont regardée de l’air de penser que j’avais bu. Ou que j’étais dérangée. Je ne me rappelle même pas quels oiseaux j’ai prétendu avoir rencontrés. Mais il y a selon moi de bonnes chances pour qu’il s’agisse d’espèces censées nicher dans l’Arctique ou en Amérique du Sud. Ou peut-être de volatiles entièrement inédits, obtenus en combinant des parties de nom d’autres spécimens. »
L’humour comme envers de la tragédie. La drôlerie voisine avec des passages où la blessure est rouverte et la douleur réveillée.

Je me suis tout de suite trouvé de plain-pied avec ce texte sans scories, tout en phrases courtes, parfois lapidaires. En plus du plaisir ordinaire de traduire, j’ai été émerveillé par l’art avec lequel le jeune Mick Jackson a composé, sans une fausse note, le soliloque de cette femme de soixante ans.

Le journal de la veuve
de Mick Jackson, éditions Christian Bourgois.
Traduit de l’anglais par Eric Chédaille.

Claude Seban se livre

Au tour de Claude Seban de se livrer…

« Quel est le dernier livre que vous avez traduit, qui a été publié, et que vous avez aimé ? »
Petite soeur, mon amour,
de Joyce Carol Oates.
U
ne peinture féroce (à la fois émouvante et drôle) de la classe « moyenne supérieure » américaine à partir du meurtre d’une petite patineuse prodige de six ans (une sorte de « Little Miss Sunshine »).
Un roman que j’ai beaucoup aimé pour son personnage principal, frère de la victime et narrateur de l’histoire, qui, enfant, puis adolescent, promène son miroir naïf dans un monde devenu fou, une société obsédée de réussite sociale et de célébrité télévisuelle où il est considéré comme un inadapté, un raté, traîné de psychologue en psychiatre (diagnostics : « dyslexie/troubles déficitaires de l’attention/syndrome d’anxiété chronique/ TAAC/TOC/RSE ») et généreusement « médicamenté ».
M’a ravie aussi la forme ludique du récit : le narrateur truffe son texte de notes de bas de page, annote les notes, interpelle son éditeur, insère des dessins, change de police de caractères, figure les trous noirs de sa mémoire…
Bref, à mon avis, un des « grands » Oates.

« Quels ont été les plaisirs/difficultés de traduction rencontrés ? »
Quoi de plus agréable que d’avoir l’impression – souvent temporaire –  d’être parvenu à trouver un style, des équivalences qui ne trahissent pas totalement un texte que l’on aime ? J’écrirais donc « difficultés-plaisirs ».
En voici quelques-un(e)s :
- Les noms propres, si évidemment signifiants (ex : une journaliste baptisée Fyce, un avocat appelé Kruk – noms évoquant respectivement le roquet et l’escroc) que je me suis demandé un moment si je ne devais pas essayer de les traduire. Piste abandonnée au profit d’une Note du Traducteur en début d’ouvrage ;
- un tic de langage du père du héros qui, pour faire chic, sème ses discours d’expressions françaises déformées (« turd farce » pour « tour de force », « sand-freud » pour « sang-froid », « pear und feese » – sans commentaire) ;
- le jargon psy et politiquement correct (siglomanie, euphémismes) ;
- la prose « torrentielle » du narrateur.

Petite sœur, mon amour
Joyce Carol Oates
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban

Éditions Philippe Rey, 2010