Une crédulité enthousiaste… (citation)

En parcourant avec une crédulité enthousiaste la traduction anglaise d’un certain philosophe chinois, je tombai sur ce passage mémorable :
« Peu importe au condamné à mort d’être au bord du précipice puisqu’il a renoncé à la vie. »
A cet endroit, le traducteur a placé un astérisque pour me prévenir que son interprétation était meilleure que celle d’un sinologue rival qui traduisait de cette manière
« les serviteurs détruisent les œuvres d’art, pour ne pas avoir à juger leurs beautés et leurs défauts ». À cet instant, tels Paolo et Francesca, je cessai ma lecture : un étrange scepticisme s’était insinué dans mon âme.

Jorge Luis Borges.
Cité dans le roman de Pablo de Sentis « La traduction ». Publié chez A.M Métailié, et traduit de l’argentin par René Solis.

Traduisez cette lettre… (citation)

Traduisez cette lettre, docteur,
dans la langue de nos pères, et tâchez
que je ne sente pas trop les angoisses,
les bégaiements et les anicroches des traducteurs,
qui font que l’on croit marcher
avec eux dans la terre labourée,
à la poursuite d’un lièvre,
emportant sur ses guêtres dix livres de boue.

Alfred de Vigny, Stello

Bien traduire… (citation)

Bien traduire Pindare, Shakespeare ou Pouchkine en français (par exemple), c’est écrire le texte que Pindare, Shakespeare ou Pouchkine auraient écrit s’ils avaient disposé des ressources du français au lieu de disposer de celles du grec, de l’anglais ou du russe (…). Une bonne traduction n’est donc pas une traduction littérale ni une traduction littéraire (mais infidèle). C’est « inventer » le texte (vocabulaire, syntaxe et style) qu’aurait écrit l’auteur traduit si sa langue maternelle avait été celle des traducteurs et non la sienne. Une telle transposition suppose beaucoup de connaissance, d’intelligence et d’imagination.

Roger Caillois